Dans le contexte des mobilisations lycéennes de septembre-octobre 2026, beaucoup de gens, dont une majorité de mineur·es, filment les interventions de la police, tout en se demandant s’ils en ont le droit, s’ils prennent un risque et ce qu’ils doivent faire de leurs images.

Index enquête sur des violences policières depuis 2020 et part d’un constat : filmer la police, c’est parfois courir un risque.

Ce guide n’est donc pas un appel à filmer la police, encore moins un appel adressé à des mineur·es. Il s’adresse à celles et ceux qui se trouvent témoins d’une scène, un téléphone à la main, ou qui filment déjà et se posent des questions. Nous essayons d’y répondre en croisant les ressources qui existent sur le sujet, en France et à l’étranger ; les liens sont en bas de page.

Ce que dit le droit

C’est votre droit. Filmer, photographier ou enregistrer des policier·es et des gendarmes en intervention dans l’espace public est légal : aucune loi ne l’interdit. Ce droit découle de la liberté d’expression et d’information. Une circulaire du ministère de l’Intérieur du 23 décembre 2008 le dit sans détour : les policiers ne peuvent pas s’opposer à l’enregistrement de leur image quand ils effectuent une mission, et il est exclu d’interpeller pour cette raison la personne qui filme, de lui retirer son matériel ou de détruire l’enregistrement. En mai 2021, le Conseil constitutionnel a censuré l’article de la loi « Sécurité globale » qui voulait punir la diffusion « malveillante » d’images de policiers. Seules quelques unités d’intervention (GIGN, RAID, BRI) ont droit à l’anonymat par arrêté ; elles ne sont pas déployées dans les opérations de maintien de l’ordre.

Ce qu’un policier n’a pas le droit de faire : vous interdire de filmer, exiger que vous effaciez une vidéo, prendre votre téléphone ou en consulter le contenu en dehors d’un cadre judiciaire.

Ce qu’il peut faire, dans les faits : la plupart des agents respectent ce cadre ; certains ne le respectent pas, et ils en ont les moyens. Des téléphones sont arrachés, des vidéos effacées sous la contrainte, des personnes qui filment bousculées, gazées ou interpellées pour un autre motif. Vous êtes dans votre droit en continuant à filmer. Vous devez aussi savoir ce que vous risquez en le faisant.

La diffusion est une autre question. Depuis la loi du 24 août 2021, l’article 223-1-1 du code pénal punit le fait de révéler ou de diffuser des informations permettant d’identifier une personne dans le but de l’exposer, elle ou sa famille, à un risque direct d’atteinte. Concrètement : publier une vidéo où un policier est reconnaissable n’est pas interdit. Publier la même vidéo avec son nom, le nom de son commissariat ou un commentaire appelant à s’en prendre à lui peut vous valoir des poursuites pénales pour ce délit, sur plainte de l’agent ou de son syndicat ou à l’initiative du parquet, avec jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende quand la personne visée est dépositaire de l’autorité publique. Un commentaire insultant ou accusateur peut aussi être poursuivi pour injure, diffamation ou outrage ; après une manifestation tendue, l’outrage est l’un des reproches les plus fréquents dans les convocations qui suivent. C’est l’une des deux raisons de ne pas publier dans l’urgence.

Les entorses au droit dans la pratique

Le cadre juridique ne protège qu’après coup, et il n’est pas respecté partout. Les observatoires des libertés publiques et des pratiques policières de la Ligue des droits de l’Homme documentent depuis 2016 des cas de personnes prises à partie, bousculées ou menacées parce qu’elles filmaient, y compris des observateur·rices identifié·es par un dossard, dont le statut a pourtant été reconnu par le Conseil d’État en juin 2021. Les guides internationaux de référence, ceux de WITNESS aux États-Unis ou de Netpol au Royaume-Uni, partent du même constat : filmer peut faire de vous une cible.

Autre exemple : le port du numéro d’identification individuel (RIO) est obligatoire pour les policiers et les gendarmes depuis 2014, et le Conseil d’État a donné au ministère de l’Intérieur jusqu’au 31 décembre 2026 pour rendre cette obligation effective, après une première injonction restée sans effet en 2023. Dans les faits, de nombreux agents déployés sur les mobilisations lycéennes ne portent pas leur matricule et dissimulent leur visage sous une cagoule. Ce manquement rend l’identification d’un agent mis en cause plus difficile et, pour la personne qui filme, c’est un signe que le cadre n’est pas tenu.

Toute recommandation sur la manière de filmer passe donc après une seule règle, qui est de se protéger et de protéger les personnes autour de soi.

Votre sécurité d’abord

Sachez ce que vous risquez. Une personne qui filme à proximité d’une intervention peut être bousculée, frappée, gazée ou interpellée ; son téléphone peut être saisi ou cassé. Des situations similaires sont documentées à chaque mouvement social depuis 2016, par la LDH, par Amnesty International, par la presse.

Gardez vos distances. Nous vous conseillons de rester à plusieurs mètres au moins de la scène. Une image prise de loin est moins détaillée, mais elle existe. Si un agent de police se dirige vers vous pour vous faire reculer, vous avez le droit de rester ; reculer est souvent le choix le plus sûr, et il préserve aussi vos images.

Filmez à plusieurs. Si vous voyez quelqu’un filmer, pensez à filmer aussi, depuis un autre angle. Cela protège cette personne, qui n’est plus seule à être visible, et cela donne deux points de vue sur la même scène, ce qui compte beaucoup pour la comprendre ensuite. Si vous le pouvez, rapprochez-vous d’elle à quelques mètres. Les observatoires de la LDH travaillent toujours en équipe de trois, pour cette raison.

Pas de direct. Nous vous déconseillons de diffuser en live. Le livestream expose votre position et votre identité en temps réel et montre les visages de toutes les personnes présentes. Vous pourriez mettre en danger les personnes dans les images, ainsi que vous-même, involontairement.

Mineur·e : prudence redoublée. Si vous êtes mineur·e, ces précautions valent doublement. Le risque d’être visé·e, interpellé·e ou blessé·e est le même pour vous que pour un adulte, et vous n’avez pas à le prendre à la place des adultes présents.

Si vous filmez : ce qui rend une image utile

Index travaille à partir d’images de témoins depuis des années. Quelques bonnes pratiques simples dans la manière de filmer et de sauvegarder ces images peuvent faire la différence, quand il s’agit d’exploiter ces images pour en faire des preuves de violences commises.

  • Filmez en continu. Une vidéo qui commence avant l’action et s’arrête après vaut plus que trois fragments. Si vous devez couper, relancez tout de suite.
  • Filmez large. Un plan qui montre les personnes en entier et l’espace autour d’elles permet de comprendre qui fait quoi.
  • Montrez un repère de lieu, à un moment de la vidéo : un nom de rue, une enseigne, une façade reconnaissable. C’est ce qui permet de situer la scène et de la relier aux autres images.
  • Pas besoin d’activer la localisation. Les coordonnées GPS dans les métadonnées renforcent la valeur de preuve d’une vidéo, mais elles établissent aussi votre présence sur les lieux, ce qui peut se retourner contre vous. Un repère visible dans l’image et l’heure d’enregistrement suffisent presque toujours à situer la scène.
  • Évitez le zoom numérique. Il dégrade l’image sans rien ajouter.
  • Tenez le téléphone à l’horizontale, à deux mains. Le format horizontal suit mieux les déplacements et il vous laisse une vision périphérique de ce qui se passe autour de vous, ce qui compte pour votre sécurité.
  • Laissez le son. Ne commentez pas à voix haute : ce qui compte, c’est ce que disent les policiers, les personnes interpellées et les témoins. Vos propres mots, enregistrés, peuvent aussi être utilisés contre vous.
  • Ne touchez pas au fichier. Pas de filtre, pas de texte incrusté, pas de montage, pas de renommage. Le fichier original, avec ses métadonnées (date, heure, parfois position), est ce qu’il y a de plus solide comme preuve, pour un usage dans une procédure judiciaire éventuelle. Si vous voulez publier une version modifiée, travaillez sur une copie.

Juste après

Nous vous conseillons de ne pas publier tout de suite. Pour deux raisons au moins :

  • les personnes identifiables sur vos images, manifestant·es, passant·es, personnes interpellées, peuvent être exposées à des poursuites ou à des représailles ;
  • des policier·es identifiables, associé·es à un commentaire ou à un nom, peuvent retourner la publication contre vous.

Une publication brute sur les réseaux sociaux, immédiatement après les faits, peut avoir de graves conséquences pour vous et pour les personnes visibles. Les mêmes images, publiées le lendemain après floutage et relecture, n’ont rien perdu.

Envoyez une copie à un·e proche, en lui demandant de ne pas la publier non plus. Si votre téléphone est saisi ou cassé, l’image existe ailleurs.

Transmettre vos images à Index : +33 6 95 44 90 20 (Signal ou WhatsApp)

Index est une ONG d’investigation numérique spécialisée dans les enquêtes sur les violences policières. Si vous nous transmettez vos images, nous nous engageons à les conserver durablement sur un serveur sécurisé. Si elles montrent des violences, nous nous efforçons de les analyser, d’interpeller les autorités compétentes et d’accompagner les victimes dans leur recherche de justice.

Pour que le fichier arrive intact, ne l’envoyez pas comme une photo ou une vidéo ordinaire :

  • sur WhatsApp : « + » → « Document » → « Photo ou vidéo » ;
  • sur Signal : « + » → « Fichier ». Sur iPhone, ce menu ouvre l’app Fichiers et non vos photos : enregistrez d’abord la vidéo dans Fichiers (Partager → Enregistrer dans Fichiers), puis envoyez-la depuis Signal.

Si vous avez envoyé une version compressée dans l’urgence, ce n’est pas grave : gardez l’original sur votre téléphone, il pourra être récupéré plus tard.

Vous pouvez envoyer sans aucun message. Si vous pouvez ajouter un lieu et une heure, c’est utile. Vous pouvez aussi nous transmettre du contexte et votre témoignage sur ce qui s’est passé avant et après, y compris en message vocal.

Index conserve les images transmises sur un stockage chiffré et ne communique jamais l’identité des témoins.

Avant de publier

Si vous décidez de rendre vos images publiques, trois questions, dans l’ordre :

  • Qui est identifiable ? Les personnes concernées sont-elles d’accord ? En cas de doute, floutez ou ne publiez pas.
  • Qu’est-ce que la vidéo montre, et qu’est-ce que vous savez par ailleurs ? Votre témoignage a de la valeur : le contexte, ce qui s’est passé avant et après, ce que vous avez vu hors du cadre. Donnez-le comme un témoignage (« j’ai vu… »), distinct de la description des images (lieu, date, heure, ce que l’on voit). Évitez de nommer un agent et de qualifier les faits (« tentative de meurtre », « agression ») : la qualification relève du juge, et une accusation publique peut vous être reprochée.
  • Qu’est-ce que vous risquez vous-même, en étant identifié·e comme l’auteur·rice ? Si la réponse vous inquiète, ne publiez pas sous votre nom et transmettez les images à un tiers de confiance. Vous pouvez demander conseil à un collectif de défense des manifestant·es, souvent appelé « legal team », un·e avocat·e, un média, y compris Index, avant de les publier sous votre nom.

Cette grille est adaptée de l’arbre de décision publié par WITNESS pour les témoins de violences policières aux États-Unis.

Pour flouter les visages des personnes qui ne sont pas des agents en service : sur une photo, Image Scrubber fonctionne dans le navigateur, hors ligne, et retire aussi les métadonnées ; la fonction « flou » de Signal fait la même chose sur une image avant envoi. Sur une vidéo, Anonymous Camera (iOS, gratuit) floute automatiquement les visages, et l’éditeur de YouTube permet de flouter une zone avant mise en ligne. Dans tous les cas, floutez une copie et conservez l’original intact.

Sécurisez votre téléphone

Si la police vous demande d’effacer vos images ou d’ouvrir votre téléphone, dans la rue : elle n’en a pas le droit. Personne ne peut accéder au contenu de votre téléphone sans votre consentement ou sans décision judiciaire. Nous vous conseillons de ne pas donner votre code et de ne pas déverrouiller l’appareil. En garde à vue, la situation est différente : le refus de communiquer un code peut lui-même être reproché dans certains cas. Avant de faire quoi que ce soit : vous devez demander à vous entretenir avec un·e avocat·e.

Personne, y compris un agent de police, ne doit pouvoir entrer dans votre téléphone sans votre accord. Cela se prépare avant la manifestation :

  • Verrouillez votre téléphone par un code à six chiffres.
  • Désactivez le déverrouillage par le visage ou l’empreinte, qui peut être forcé sans votre accord.
  • Apprenez à lancer la caméra depuis l’écran verrouillé.
  • Vérifiez que le chiffrement est actif et que vous savez localiser et effacer l’appareil à distance. Amnesty International, Nothing2Hide et l’Electronic Frontier Foundation publient des fiches détaillées en français sur ces réglages ; La Quadrature du Net a réuni en septembre 2025 une bibliographie d’autodéfense numérique pour les mobilisations.

Pour aller plus loin

Victime ou proche d’une victime

« Le 17 », Flagrant Déni : dix-sept fiches pratiques et juridiques pour les victimes de violences policières et leurs proches. Où et quand déposer plainte, comment faire constater des blessures, comment réunir les images et les coordonnées des témoins, vers quels collectifs se tourner. Chaque fiche a été relue par des avocat·es.

Le Guide du manifestant arrêté, Syndicat de la magistrature, édition 2024 (PDF gratuit) : le texte de référence depuis 2005 si vous ou un·e proche êtes interpellé·e. Contrôles d’identité, garde à vue, infractions reprochées aux manifestant·es, comparution immédiate, fichiers de police, avec des conseils concrets pour chaque situation.

Vos droits

Point droit « Filmer les forces de l’ordre », Observatoire parisien des libertés publiques (LDH / SAF), février 2023 : la synthèse juridique la plus complète en français sur le droit de filmer et de diffuser, avec le texte de la circulaire du 23 décembre 2008 et l’analyse de la loi Sécurité globale.

Nos droits en manifestation, Amnesty International France (mise à jour février 2026) : une FAQ claire et accessible, pensée pour un public jeune. Manifestation non déclarée, nasses, contrôles, fouilles, droit de filmer : ce que la police peut faire et ce qu’elle ne peut pas faire.

Filmer et publier : les guides de référence (en anglais)

Filming the Police — USA, WITNESS (v3.1, 2022 ; versions espagnole et arabe) : la fiche de référence depuis Ferguson, dont s’inspire ce guide. Sécurité, détails à capter (matricules, plaques, supérieurs hiérarchiques, caméras de surveillance), préparation du téléphone, quoi faire du fichier.

Sharing Videos of Police Violence, WITNESS : un arbre de décision pour le moment où l’on hésite à publier. Qui est identifiable, qui est d’accord, qu’est-ce que je risque, à qui transmettre plutôt que publier.

Filming and Photographs at Actions, Green & Black Cross (Royaume-Uni) : le point de vue d’un collectif de défense des manifestant·es. Ce que la police ne peut pas faire de vos images, et pourquoi ne jamais mettre en ligne des images où d’autres manifestant·es sont reconnaissables.

Netpol’s Guide to Police Surveillance, Network for Police Monitoring (Royaume-Uni) : comment la police collecte du renseignement en manifestation et comment s’en protéger. C’est de là que vient la recommandation de ne pas diffuser en direct.

Sécurité numérique

Sécuriser son smartphone avant une manifestation, Amnesty International (en français) : les réglages à faire la veille, en dix minutes. Verrouillage, caméra depuis l’écran verrouillé, localisation et effacement à distance, flash et sons.

Prévention smartphone, Nothing2Hide (en français) : une fiche plus technique, par une association qui forme journalistes et militant·es à la protection numérique. Chiffrement, code à six chiffres, désactivation de la biométrie, mode isolement sur iPhone.

3 applis pour le 18 septembre et après, La Quadrature du Net (septembre 2025) : messagerie, navigation et stockage pour les mobilisations, avec un rappel utile sur les limites de toute application, et une bibliographie d’autodéfense numérique et juridique en fin d’article.

Pour aller encore plus loin : la preuve numérique

Berkeley Protocol on Digital Open Source Investigations, Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et UC Berkeley (2020, en anglais) : le standard international pour collecter, authentifier et conserver des images numériques afin qu’elles tiennent devant un tribunal. C’est le cadre dans lequel Index travaille ; il explique pourquoi l’original, les métadonnées et la chaîne de conservation comptent autant.