La charge de la preuve

Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi sur la « présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre ». Figurant au programme du Front / Rassemblement National depuis 2007, elle est aujourd’hui portée par un député des Républicains, et soutenue par le Ministre de l’intérieur du gouvernement d’Emmanuel Macron. Les familles de victimes et les collectifs luttant contre les violences policières dénoncent un « permis de tuer ». Dans l’exercice de ses fonctions, un policier ou un gendarme faisant usage de son arme serait d’emblée considéré en état de légitime défense ; ce serait alors aux victimes ou à leurs proches de prouver qu’un tir était illégitime. Par là, cette proposition de loi produit une inversion de la charge de la preuve.

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Index – une ONG d’investigation numérique – s’est donnée pour mission de concourir à la manifestation de la vérité dans des affaires où celle-ci est entravée par des intérêts de pouvoir, et notamment dans des affaires de violences policières. À partir d’images, de témoignages, de traces et de fragments de données diverses, nous recomposons des scènes, modélisons leur environnement et reconstituons ainsi le déroulement des faits pour les soumettre à l’épreuve de la vérification.

Dans une société où l’espace public est saturé de caméras et où chacun en a une dans sa poche, c’est bien souvent à partir de matière filmée que nous travaillons : des images brutes, parfois mal cadrées, en basse résolution.

Dans le cas de Nahel Merzouk, tué par un policier en juin 2023, la vidéo de la scène filmée par une témoin et largement diffusée n’a pas suffi à clore le débat sur la responsabilité du tireur. Celui-ci invoquait le danger créé par le redémarrage du véhicule, selon lui imperceptible sur ces images. En les croisant avec d’autres enregistrements de la scène, notre enquête vidéo contredit cette version. La rendre publique, c’est soumettre les preuves au regard de toutes et tous, et refuser que leur interprétation reste confinée au seul cadre de la procédure judiciaire.

Les trois autres films de la programmation procèdent du même geste : travailler, avec les outils de leur époque, à partir d’images et de sons de violences policières, captés ou reconstitués, pour les rendre lisibles. En 1966, Because My Bike Was Standing There, court métrage de Louis van Gasteren, décompose une scène de violence policière à Amsterdam. The Murder of Fred Hampton (1971), de Howard Alk et Mike Gray, retrace la vie et la mort du dirigeant du Black Panther Party de Chicago, tué par la police à 21 ans, et confronte la version officielle du raid policier aux traces laissées dans l’appartement. Incident (2023), de Bill Morrison, recompose la mort d’Harith Augustus, abattu par la police de Chicago en 2018, à partir des images des caméras-piétons et de la vidéosurveillance. Ensemble, ces films interrogent le statut de l’image-témoin et son rôle dans le débat public. Sortie du tribunal et diffusée de plus en plus largement, la preuve ne pèse pas seulement sur l’affaire qu’elle documente. Elle s’ajoute aux traces qui l’ont précédée, et leur accumulation fait apparaître le caractère systémique de ces violences.

Because My Bike Was Standing There

Because My Bike Was Standing There

Louis van Gasteren · Pays-Bas, 1966 · 11 min

En mars 1965, une exposition de photos consacrée à l’intervention policière lors du mariage de la reine Beatrix et du prince Claus à Amsterdam est inaugurée sur le Prinsengracht. Se sentant provoquée par cette exposition, la police recourt à la matraque et passe un jeune homme à tabac.

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Louis van Gasteren est l’auteur d’une importante œuvre documentaire, célébrée aux Pays-Bas mais peu connue en dehors de ses frontières. Il réalise en 1966 ce court film qui préfigure tout un pan des pratiques contemporaines d’investigation visuelle. En onze minutes à peine, le film propose deux mouvements : un premier capte avec simplicité une parole militante critiquant l’usage des matraques par la police d’Amsterdam ; un second fait la démonstration visuelle de cette violence policière aveugle. L’apport décisif du film est de montrer comment, en utilisant des outils du cinéma comme le ralenti, la boucle, le recadrage, il est possible de décupler la puissance descriptive des images. Le film annonce un monde d’images omniprésentes dans lequel les moyens du cinéma se doivent d’épauler l’archive pour l’aider à rendre toute sa vérité et sa charge politique. Ce faisant, il invente un genre nouveau d’investigation visuelle dont Forensic Architecture et Index sont les héritiers.

Basile Trouillet, cinéaste expérimental et monteur pour Index Investigation

The Murder of Fred Hampton

The Murder of Fred Hampton

Howard Alk, Mike Gray · États-Unis, 1971 · 89 min

Chicago 1968. Décidés à faire le portrait de Fred Hampton, leader charismatique des Black Panthers de l’Illinois, Mike Gray et Howard Alk se retrouvent au cours du tournage confrontés à son assassinat. Une douzaine d’officiers de police débarquent dans l’appartement de Hampton et le suppriment, ainsi que son frère de lutte, Mark Clark. Arrivés sur les lieux du crime quelques heures plus tard, les deux réalisateurs sont brutalement aspirés dans une enquête qui sera le seul rempart tangible face à la déferlante des médias et des allégations de la police.

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Film majeur de l’histoire du cinéma militant, The Murder of Fred Hampton conserve toute sa puissance révolutionnaire et sa valeur d’avertissement. Dans sa seconde moitié, il suit la contre-enquête menée par les militant·es du parti et leurs avocat·es pour établir la vérité autour du meurtre de Fred Hampton. Il montre avec une acuité rare combien il est difficile, malgré les preuves réunies et la solidité des démonstrations, de faire reculer une parole officielle mensongère. La violence du meurtre de Fred Hampton n’est concurrencée que par celle du déni des autorités. Le film est le rappel que le cinéma et le monde des images savent parfois être au rendez-vous du présent et offrir un contrepoint essentiel aux récits dominants. À l’issue de cette contre-enquête, aucun policier n’a été condamné ; mais le film permet de mesurer aujourd’hui l’injustice qui consiste à faire peser la charge de la preuve sur l’entourage des victimes de violences d’État.

Basile Trouillet, cinéaste expérimental et monteur pour Index Investigation

L’Homicide de Nahel Merzouk

L’Homicide de Nahel Merzouk

INDEX Investigation · France, 2024 · 16 min

Le 27 juin 2023 à 8h 18 min, Nahel Merzouk, 17 ans, était tué par un policier à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. Filmée par un témoin, sa mort avait déclenché une vague de révoltes à travers la France. Un an après, Index révèle une reconstitution détaillée des circonstances de cet homicide.

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Vue des dizaines de millions de fois, commentée sans relâche, la vidéo du tir qui a tué Nahel Merzouk à Nanterre, le 27 juin 2023, occupe une place à part parmi les images de violence policière en France. Un an après les faits, Index a publié une enquête-vidéo sur les circonstances précises de cet homicide. L’analyse replace la vidéo virale parmi d’autres images de la scène, notamment celles des caméras de vidéosurveillance urbaine, rendues publiques pour la première fois à cette occasion. Chaque élément visuel et sonore disponible y est confronté au dossier de procédure judiciaire, qu’Index s’est procuré, afin d’établir un compte rendu factuel d’un événement toujours au cœur d’un vif débat de société.

La modélisation 3D permet de sortir du cadre des images et d’accéder à un hors-champ qui n’existait jusque-là que dans le récit policier. Cette enquête-vidéo a été versée au dossier de procédure judiciaire de l’affaire. Trois ans après les faits, la question de savoir si ce que l’on voit dans ces images constitue un meurtre n’a toujours pas été tranchée par la justice française.

Incident

Incident

Bill Morrison · États-Unis, 2023 · 30 min

Chicago 2018, un homme est abattu dans la rue par la police. À travers un montage composite d’images de caméras de surveillance, de sécurité, ou embarquées sur les policiers, Incident recrée l’événement et ses conséquences, entre justifications vaines, altercations et fuite. Bill Morrison livre une investigation glaçante et politique, en quête de vérité.

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En 2019, Forensic Architecture a réalisé une enquête implacable sur le meurtre d’Harith Augustus, abattu par la police de Chicago. Bill Morrison, figure majeure du cinéma de found footage, habitué aux sources anciennes, choisit de revenir sur cette affaire en 2023. Ici, il n’est pas question de démonstration argumentée : le film s’en tient pour l’essentiel à une synchronisation des différentes sources et à laisser défiler les images dans la durée. Par l’usage du split-screen, il fait coexister à l’écran le discours policier, la colère des témoins et le début de la contestation. Les vidéos de surveillance et caméras-piétons deviennent autant de narratrices d’un récit à plusieurs voix. C’est en respectant ce temps réel que le film met à nu la fabrique du mensonge au cœur du récit des policiers. C’est la simplicité même de ce traitement qui rend l’image accablante et agit comme plaidoyer pour la confrontation impérative de la parole policière aux images et aux preuves disponibles.

Basile Trouillet, cinéaste expérimental et monteur pour Index Investigation

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